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Chapitre 7 : Le blé de la sainte Barbe

Emile et Lola couchés, Caroline et moi avons commencé à interroger sérieusement Marie. Ce bébé était prévu pour quand, c'était une fille ou un garçon et qui était le papa.

Ce bébé était fille et garçon, Marie n'avait pas fait les choses à moitié. Ils devaient arriver le 10 janvier, mais il était possible qu'ils naissent avant. Quant au papa, ce n'était pas un sujet qu'elle souhaitait aborder. Nous avons eu tort d'insister. Elle a fini par envoyer Caroline au lit et me demander si je n'avais pas des devoirs à faire. Elle a marmonné au sujet de curiosité excessive et imagination galopante, allusion même pas voilée à l'affaire qui nous avait brouillés avec Bonne-maman et elle.

Je suis allée dans ma chambre.

Le lendemain matin, nous n'avons parlé de rien au petit déjeuner. La course comme d'habitude.

Le soir, nous sommes rentrées toutes les trois presque en même temps. Emile était déjà là avec Guillaume, l'étudiant qui s'occupait de lui à la sortie de l'école avant notre retour de l'étude.

Ils nous ont informés que Marie dormait, ce qui n'était pas nécessaire, vu qu'elle avait sombré là où elle s'était posée, sur le canapé du salon.

Nous avions à peine fini de raccrocher nos manteaux et de ranger nos chaussures qu'on a sonné.
- Ca doit être Alice, a clamé Lola en se ruant vers la porte comme si ça faisait des années qu'elle n'avait pas vu sa copine et pas cinq minutes.

C'était Alice, totalement hystérique. Zébulon n'avait toujours pas reparu. Son père ne lui avait pas parlé du dimanche parce qu'il était fâché qu'elle lui ait désobéi. Pas question de discuter avec lui de quoi que ce soit. Le lundi soir, elle pensait qu'il serait apaisé, mais sa mère avait téléphoné. Elle ne sait pas ce qu'elle lui avait raconté mais jamais elle n'avait vu son père aussi furieux. Pas un mot de la soirée. "Alice, tais-toi, j'ai besoin de calme !".

Et elle savait que les chances de retrouver la victime d'un kidnappping diminuaient d'heure en heure et là, il s'était déjà passé plusieurs heures.

Je lui ai fait remarquer que le terme qu'elle avait employé était inapproprié :
- Parce que tu vois, Alice, en fait il s'agit d'un catnapping.
- Tu te crois maline, Elise, mais ça serait ton chat, tu serais déjà chez le président de la République...

Elle s'arrêta net, elle avait aperçu Marie.

- Lola, tu m'as pas dit qu'elle était enceinte ta tante.
- Elle est enceinte ? Ben, personne me l'a dit ! Et comment tu sais ça ?
- Mais Lola, enfin, regarde là !

Et là, atterrissage de Lola comme toujours un peu fracassant :
- Ben oui, mince, elle est grosse, elle est même très, très grosse !
Et elle se tourne vers moi l'air affolé
- Elise, c'est pas normal qu'elle soit aussi grosse, t'es sûre qu'il ne faut pas appeler le docteur.

Coup de sonnette. La baby-sitter de Lola qui l'avait autorisé à descendre mais pas plus de cinq minutes "tu sais bien que ton père ne veut pas que tu ailles chez les voisins du dessous" venait la récupérer.

Car oui, nous sommes les Groseille du voisin du dessus, de Bonne-Maman et de Marie quand elle n'est pas enceinte.

Et là, la scène est devenue pathétique. Marie s'est réveillée. Lola s'est précipitée sur elle pour tout savoir en détail, si elle allait bien, comment allait s'appeler les bébés, si elle leur avait préparé un trousseau, a demandé à le voir "c'est trop chou les affaires de bébé". Caroline et moi nous sommes excusées, des devoirs à faire, pendant que les deux s'extasiaient pathétiquement dans la chambre de maman sur des grenouillères, bleues et roses tant qu'à faire, des petits chaussons au point mousse, des brassières avec de la dentelle, etc... Je n'avais eu qu'un bref aperçu de l'assortiment et ça m'avait suffi. Bienvenue dans un monde rétro ! Mais dès lors qu'on s'appelle Berthe et Raoul, est-ce que c'est grave d'avoir des fringues ringardes ?

Je croyais avoir vu le pire, mais quand je suis sortie de ma chambre parce qu'il était l'heure de manger, j'ai cru m'évanouir d'horreur, Marie avait fourni à Lola des aiguilles et de la laine rose et elles étaient toutes les deux sur le canapé occupées à tricoter des petites serpillères.

Heureusement Maman et son copain que je déteste n'avaient pas fait les choses à moitié et le quatrième envoi de cadeaux de l'avent mit un peu de piquant dans une soirée qui sinon aurait atteint des sommets de gnangnantise.

A vingt heures trente, le calendrier de l'avent plus que génétiquement modifié a subi une métamorphose radicale. Accompagné par l'air du printemps de Vivaldi, un tas de petits clapets se sont abaissés et une flopée de fleurs en papier de couleurs vives et contrastées ont poussé. Cette fois, rien n'est tombé, n'a été projeté ou ne s'est envolé. Non, on n'arrête pas le progrès. Le truc nous a parlé. "Dans le tiroir des moules à gâteaux, vous trouverez les graines de blé pour la sainte Barbe !".

Emile jouait aux légos, Marie et Lola tricotaient, Caroline avait des maths à réviser. A moi les joies du semis ! Parce que je savais que si jamais on retrouvait maman, ce serait un des premiers trucs qu'elle vérifierait : où en était la germination du blé de la sainte Barbe, symbole des perspectives de prospérité de la maisonnée.

J'ai semé vite fait et j'ai filé à mon cours de Tae kwon do. Le mardi soir, l'entraînement avait lieu de neuf heures à dix heures et demi. Maman avait hurlé que les horaires de cette séance ne convenaient pas à une fille de mon âge. J'ai répliqué qu'une fille de mon âge n'était pas censée être en première, mais en seconde et que si elle insistait, je m'organiserais pour rejoindre ma classe d'âge et que c'était Tae kwon do dans ce club ou rien. C'était l'arme atomique, maman s'inquiétait régulièrement pour mon mental et puisait son réconfort dans mon assiduité sportive et mes bons résultats scolaires. Par ailleurs, mes cours ne commençaient qu'à neuf heures le mercredi.

 
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